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Guadeloupe. Le chant lyrique a t-il trouvé son public ?

Baie-Mahault. Mercredi 4 octobre 2017. CNE. Marie-Sabine Clémençon (MSC), installée en Guadeloupe depuis 2014 après une formation académique à Toulouse et à Barcelone, est un ténor qui suscite l’intérêt de tous les publics. Elle est invitée régulièrement en concerts, récitals publics et privés. L’ artiste a ainsi été l’une des têtes d’affiche des récents « Festival des Voix Féminines » de Marie-Galante et « Festival Musiciennes en Guadeloupe ». MSC est à l’initiative entre autres de « Réveillon All’Opéra », le concert lyrique programmé à la Salle Robert Loyson du Moule à la fin de l’année 2016 qui a reçu les éloges de la critique. Cependant, l’opéra et la culture lyrique plus largement, sont-ils compatibles avec la culture musicale antillaise ? Éléments de réponse, au travers de sa voix et de son expérience, qu’elle livre à Carifilnews Events (CNE) pour retracer son parcours, et son sentiment vis-à-vis de la scène lyrique guadeloupéenne actuelle. 

CNE : Quel est votre parcours ?

MSC : Je suis arrivée en Guadeloupe, il y a 4 ans maintenant, pour des raisons personnelles de changement de vie. J’ai une partie de ma famille ici, donc j’ai choisi la Guadeloupe parce que je venais fréquemment avant, et je n’ai plus pu m’en passer. J’ai quitté le théâtre (l’opéra, ndlr), et je ne savais pas que je serais amenée à chanter parce qu’il n’y a pas de théâtre lyrique ici. J’ai fait des études de lettres, j’ai chanté de la musique ancienne, contemporaine, puis après du lyrique.

La soprano Marie Sabine Clemencon Credit photo Daniel Dabriou

 

CNE: Le chant lyrique est une vocation depuis toujours ?

Même si on s’y met tard, on a forcément une identité de chanteur lyrique. On ne peut pas se fabriquer chanteur lyrique comme ça, à 30 ou 45 ans. On l’est forcément intrinsèquement au départ. Moi, j’avais une voix naturelle. Quand j’ai rencontré les premiers chanteurs lyriques, mes collègues, je me suis dit : « mais ils sont comme moi ! » (rires).

 

Que voulez-vous dire ?

C’est-à-dire que c’est l’humour, la manière de rire … On est pareils. C’est vraiment une manière d’être, d’ailleurs c’est marrant parce que dans les orchestres, il y a des tempéraments de violoniste, des tempéraments de pianiste, etc … On les reconnait, ils ont tous des tics, vraiment. Ceux qui font de la musique ancienne par exemple, ont une manière de penser, une esthétique et une conduite. Nous les chanteurs, on est vraiment très exubérants, on est très enfants, infantiles même, parce qu’on a ce côté babil et verbal. Le chant c’est les mots, donc on est assez souvent doués en langues. On est très volubiles, très expressifs, souvent généreux. Le chant c’est quelque chose qui sort de votre corps, qui va dans l’espace : c’est quelque chose pour le public qui est évident. Donc il faut avoir ce tempérament là. 

 

Et si vous ne l’avez pas ?

Si vous êtes très discret ou très méticuleux, ce sera difficile d’être chanteur lyrique. On nous reconnait de loin. Un chanteur lyrique occupe l’espace quand il arrive, et ce n’est pas une question d’égo. Dieu vous fait comme cela : vous arrivez, vous avez cette présence, et c’est cela qui fait qu’en scène, on occupe l’espace, même si on est un point sur la scène. Il y a une espèce de rayonnement. C’est indispensable.

 

Pensez-vous que le chant lyrique s’apprend ?

Oui, parce que même si en dehors de la voix, il y a le tempérament, pour ce qui est de la voix, le rayonnement ne suffit pas : il faut faire beaucoup de technique et beaucoup de sacrifices. C’est très difficile, il ne faut pas se leurrer. Souvent, les magazines ou les témoignages en montrent un aspect très flatteur. Pour quelqu’un qui voit ça de l’extérieur, c’est magnifique évidemment ! Mais en fait c’est très ingrat, c’est très difficile. Il faut être très humble, très travailleur. Il n’y a pas forcément que des retours positifs, ce qu’il faut accepter. Il faut une certaine abnégation aussi. Il faut travailler jusqu’à ce que ça soit beau.

En quoi l’art lyrique est si spécial selon vous ?

La musique n’a pas les mots : un violoniste n’articule pas de mots. La prérogative du chanteur c’est qu’il a le langage musical, plus le langage verbal. Donc on interprète des personnages qui sont écrits, qui ont une histoire, une vie. Ils sont souvent issus d’un roman, d’une nouvelle … On a ça de différent avec tous les instruments, les chefs d’orchestre, tous les gens qui travaillent dans la scène ou même les danseurs. Ce n’est pas anodin : on doit exprimer des sentiments humains. Par ailleurs, tout le monde a une voix. Un chanteur ça nous trouble, parce qu’on peut s’identifier à lui.  Notre instrument, c’est nous même.

Quels sont vos registres musicaux et vos inspirations ?

J’ai quelques artistes qui me servent presque de modèles. Ce sont des gens que tous les artistes apprécient en général, des classiques comme Verdi, Puccini … Ce sont nos références. Mon registre, c’est vraiment l’opéra. Avant, je faisais de la musique contemporaine et baroque et j’ai eu du mal à accéder à ce pour quoi j’étais faite, parce que je suis vraiment une lyrique. Maintenant que je suis complètement là dedans, il n’y a plus d’issue, je ne peux pas en sortir (rires) ! J’ai trouvé mon graal en fait.

Qu’est-ce que la scène lyrique vous a inspiré quand vous êtes arrivée en Guadeloupe ?

Je me suis insérée dans des concerts qui n’étaient pas forcément du lyrique et j’ai trouvé ça assez grisant, intéressant. Il y avait une espèce de pari : c’étaient toujours des paris. J’ai par exemple chanté à Marie-Galante. J’ai trouvé ça bien qu’on fasse aussi entendre le lyrique dans ces lieux-là. À Marie-Galante, j’ai chanté sur une place : ce n’est pas facile.

En quoi est-ce si difficile de performer à Marie-Galante ?

Il faut être vraiment « roots », vraiment capable de tenir. Vous n’avez rien, aucun endroit pour vous préparer, pas de pianiste … vous n’avez pas tout le confort dont on a normalement besoin pour l’hygiène vocale. Donc je me suis prêtée au jeu. Il y avait aussi eu des demandes plus classiques, avec les loges, les costumes … Cela m’inspire que comme il n’y a pas de théâtre en tant que tel, c’est-à-dire vraiment l’opéra comme à Bordeaux, à Paris, à New-York … Eh bien on est obligés de proposer ça dans les lieux d’ici en s’adaptant.

La culture guadeloupéenne et les Guadeloupéens, sont-ils ouverts au chant lyrique ?

C’est évident que le lyrique n’est pas une entité antillaise, donc ce n’est pas de la culture antillaise, pas du tout ! Quand je dis ça, c’est par rapport aux habitudes, à l’oreille, aux réflexes rythmiques des gens. Le lyrique n’est pas quelque chose qui est d’ici, on le sent, c’est importé. Mais il y a eu un tel travail de fait, que les gens sont vraiment très demandeurs, intéressés, intrigués, admiratifs … même dans les autres îles comme la Martinique ou Saint-Martin. Ça plaît vraiment aux Caribéens. Je pense qu’au départ, il devait y avoir des peurs mais la culture lyrique est maintenant assimilée, comprise, et même réclamée. Il me semble que c’est relativement récent : environ 2 ou 3 ans, mais il y a déjà un public lyrique ici.

Quelles sont les scènes ouvertes au chant lyrique en Guadeloupe ?

L’ Artchipel, qui est vraiment une scène magnifique, très grande, avec une belle acoustique. Après il y a des salles comme au Lamentin, où il faut faire quelques petits aménagements de micro, d’ambiance, etc … La salle Robert Loyson à Moule ou même le Mémorial ACTe, où là non plus, malgré le fait que ça n’est pas fait pour cela, c’est une salle prestigieuse. Aller à l’opéra, c’est comme quand vous faites un très bon restaurant : vous ne pouvez pas vous dire « j’y vais habillé n’importe comment ! » … L’être humain, à un moment donné, a besoin d’un ceremonium, d’un decorum. Avec l’opéra, on se fait plaisir, on s’honore : il y a quelque chose de beau. Il faut l’accepter, ce n’est pas prétentieux. Ce n’est pas non plus que l’on ne peut pas chanter dans la rue ou autre. Par exemple au Mémorial ACTe, j’aimerais bien chanter sous l’arche à l’extérieur : je trouve cet endroit magnifique, ça résonne très bien et je pense qu’on pourrait chanter là. Donc moi je ne suis pas fermée à aller chanter dans des endroits qui ne sont pas faits pour ça.

Est-ce regrettable qu’il n’y ait pas d’opéra en Guadeloupe ?

Je pense que c’est un peu trop tôt. On se pose ces questions mais il est évident qu’aujourd’hui ce n’est pas une priorité, et ça ne le sera peut-être jamais. C’est vrai que la Guadeloupe a encore beaucoup de choses à mettre en place avant de donner des moyens pour la construction d’une chose de cet ordre là. Mais c’est une chose que personnellement je regrette, évidemment. Je pense que ça ferait venir beaucoup de monde et d’avions.

Connaissez-vous beaucoup de chanteurs lyriques évoluant en Guadeloupe ?

La Guadeloupe est petite mais oui, il y en a beaucoup ! Il y a aussi pas mal de Guadeloupéens qui sont soit à Paris soit en carrière ailleurs, et qui reviennent ici. J’essaie de partager des concerts, des scènes, et faire des projets avec ces gens là.

Quelles sont vos aspirations aujourd’hui ?

J’ai beaucoup de projets. Chaque année je fais au mois de décembre un concert qui s’appelle « Réveillon All’ Opéra ». J’aime bien ce concept, parce que c’est bien bouclé, c’est bien ficelé, c’est clair dans ma tête. Comme je l’ai déjà fait, je sais que ça fonctionne. J’ai aussi d’autres concepts en tête, qui s’adaptent plus à la Guadeloupe, sans imposer vraiment le concert avec le pianiste, les costumes, etc. J’ai fait au Casino de Saint-François le concept « Karaoké Opéra » par exemple. J’essaie de proposer l’opéra, avec un lien.

C’est une forme de transition finalement pour le public guadeloupéen ?

Oui, le fait est qu’on est obligés de s’adapter aux conditions d’ici comme les salles. Mais dans les soirées ou concerts lyriques c’est bien qu’il y ait un présentateur qui traduise le texte ou explique ce qui se passe. On fait une forme de rapprochement entre ce qui se passe ici, et l’humain. Comme ça, les gens sont touchés par les traits et les caractères humains. Ce n’est plus une question de couleur ou de lieu. C’est juste une question de musique.